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Comprendre et contourner les phénomènes de résistance - Le retour d’expérience d’Anthony Frison

Posté le 
11/11/2020
 par 
Roméo Vézo

Anthony Frison est l’un des agronomes de l’équipe AgroLeague et agriculteur dans le Loiret. Docteur en sciences de la Terre, il a décidé de reprendre l’exploitation familiale il y a 8 ans. Aujourd’hui, il mène une exploitation de 250 ha en agriculture positive, régénératrice de ses sols et de la biodiversité. Il vient aujourd’hui nous partager son expertise pour mieux comprendre comment fonctionnent les phénomènes de résistance et comment les contourner. 

Les phénomènes de résistance prennent de plus en plus d’ampleur. La perte d‘efficacité des herbicides induite par les problématiques de résistances s’accentue d’année en année et concerne tous les agriculteurs qui ont recours à la chimie sur leur système. Il est donc essentiel de connaître en profondeur ces phénomènes pour adapter la stratégie de lutte en conséquence. 

 

Qu’est ce qu’un phénomène de résistance ?

La résistance est la capacité héréditaire d’une plante à survivre à une application d’herbicides à des doses létales pour la plupart des individus de la même espèce. En d’autres termes, c’est sa faculté à ne pas pouvoir être contrôlée par des applications de produits phyto, ce qui induit une continuité dans la multiplication des graines et donc une augmentation de la pression au niveau de la parcelle. Ces phénomènes sont connus depuis les années 1940. Arvalis dénombre à ce jour 28 espèces d’adventices résistantes en France.

 

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

« Nous en sommes arrivés là par la résistance acquise. L’application d’un produit de traitement n’est jamais efficace à 100%. Même si l’efficacité se rapprochait de 99,9%, les individus restants produisent une descendance résistante qui petit à petit induirait une multiplication du pool d’adventices résistantes. À chaque passage, on fait de la sélection de résistance ».

« On est extrême dans la façon de gérer ces résistances. Aujourd’hui, l’agriculture se base beaucoup sur la chimie. La nature va mettre en place des processus biologiques qui vont lui permettre de résister aux agressions qu’elle subit et de survivre. C’est un phénomène naturel ». On parle donc ici de mutation pour assurer la survie.

Il existe 2 types de mutation :

  • Mutation de cible : il s’ agit de la modification de la « porte d’entrée » qui accueillait la molécule active. C’est le cas, par exemple, pour le glyphosate (molécule d’inhibition de la biosynthèse d’acides aminés). La forme du verrou a changé et il y a donc une diminution de l’efficacité de l’herbicide. Dans ce cas, on peut varier le type d’action de la substance active, autrement dit varier les groupes d’herbicides. 
  • Mutation de métabolisme : métabolisation de l’herbicide par la plante qui va le rendre moins efficace. Dans le langage commun, on dit que la plante « détoxifie puis repart ». La recommandation va dépendre du stade de l’adventice. Augmenter la dose peut être un levier. Si on diminue la dose, on peut favoriser ce phénomène, surtout si  l’application ne se fait pas dans de bonnes conditions (traitement en plein soleil ou durant des fortes chaleurs, quand le fonctionnement biologique de la plante est à l’arrêt et quand il n’y a pas de transfert de sève). La combinaison des deux est un tapis rouge pour les phénomènes de résistance. 

 

Comment identifier les phénomènes de résistance ?  

Il existe 2 moyens : 

  • En laboratoire : par germination in vitro de graines d’adventices et application de certaines doses d’herbicides pour identifier les résistances. Cette démarche prend du temps, environ 2 à 3 mois mais permet d’identifier une résistance. 
  • Test ADN : recherche au niveau moléculaire des gènes impliqués dans la résistance. Si le test est positif, la plante possède ce trait de résistance. S’il est négatif en revanche, on ne peut pas affirmer qu’elle n’est pas résistante. Il faut alors avoir recours à un test en laboratoire.

 

Quels mécanismes chimiques existent-ils pour contrer ces phénomènes ?

Il existe différents groupes d’herbicides classés selon le mode d’action de la molécule. Il faut s’interroger sur quel processus l’adventice va être inhibée pour pouvoir la tuer. Si on constate une perte d’efficacité des herbicides d’un groupe, on peut utiliser des herbicides d’un autre groupe pour viser un autre processus et contourner la résistance de base. En variant ces modes d’action, on peut limiter la prolifération des résistances. 

Cependant, les phénomènes de résistance apparaissent très vite et il existe maintenant des résistances chez tous les groupes. De plus, la tendance est plutôt à avoir moins de produits chimiques de disponibles.

 

Et l’approche agronomique dans tout ça ? Comment diminuer l’utilisation d’intrants ? 

Selon Anthony, « l’agronomie est le premier herbicide. Il faut avant tout adopter une approche systémique en partant de la rotation pour limiter les stocks de semences d’adventices dans le sol. Il faut favoriser les outils agronomiques».

Semer des couverts permet d’allonger la rotation. Sur sa ferme, Anthony ne sème qu’en semis direct sous couverts végétaux. « Aucune céréale d’hiver n’est semée dans le chaume ». 

« Les TCS, et notamment le faux semis, remettent en germination tout un tas d’adventices. Si les outils de travail du sol étaient vraiment efficaces pour désherber, ça fait longtemps qu’on aurait plus de problèmes d’adventices en France. Le premier désherbage est la rotation et l’adjonction d’une couverture végétale. Ensuite, la faible perturbation du sol par le semis direct permet de limiter les possibilités de mise en germination des graines adventices ».

« Ne pas répéter les erreurs ». Parfois, ne pas traiter est la meilleure décision. Il est important d’avoir une vision à long terme. Dans des cas où les fenêtres de tirs sont très réduites pour désherber et qu’on arrive à un stade de développement trop important des adventices, il est parfois préférable de laisser développer ce qui est présent plutôt que rendre le pool d’adventices encore plus résistant à un groupe d’action phyto. Si les conditions d’application ne sont pas bonnes, il ne faut pas induire de résistance à terme. Il est primordial de jouer sur des leviers agronomiques avant tout et de garder à disposition toutes les cartes en main pour avoir une efficacité désherbage optimale. 

 

Est-ce que le bas volume favorise les phénomènes de résistances ?

Ce sont les conditions d’application qui peuvent favoriser le phénomène de résistance, que ce soit en bas volume ou non. 

Concrètement, le bas volume permet d’aller plus vite dans le passage de l’herbicide par l’usage d’un volume d’eau inférieur à l’hectare. Ainsi, il permet de passer dans de meilleures conditions, et seulement alors il y a possibilité de réduire la dose. 

Jusque là, il n’y a qu’un seul produit où il a pu être démontré que le bas volume permettait de gagner en efficacité (à condition d’application équivalente), c’est le glyphosate. Pourquoi ? Car il se lie avec les cations dans la solution aqueuse. Une molécule de glyphosate peut se faire « hacker » par les cations. Ainsi, moins on met d’eau dans le pulvérisateur (à concentration égale de glypho), plus il y aura de molécules de glyphosate efficaces. 

 

Partage d’un échec de désherbage ?

Anthony avait une problématique vulpin particulière sur une parcelle mais il s’est dit que ce devait être dû à la manière de traiter auparavant qui n’était pas adéquate. La stratégie désherbage a été un échec total cette année-là. En interrogeant son père, il s’est rendu compte que cette parcelle avait eu 9 ans de céréales de suite ! Les phénomènes de résistance étaient en place et le schéma agricole classique ne fonctionnait plus. 

Il a alors pris une autre direction au niveau de la rotation : mise en place d’un colza sous couvert de luzerne permanente. Par contre sur d’autres parcelles, le non travail du sol a entraîné une autre problématique, l’apparition du ray grass à la place du vulpin. 

 

Les systèmes sont interdépendants et l’approche holistique est vivement recommandée dans la stratégie de désherbage. Il faut avant tout avoir une réflexion poussée sur les causes qui ont mené aux problématiques d’enherbement : espèces dans la rotation, travail du sol, déséquilibre minéral, mode d’action des herbicides utilisés, conditions de levée de dormance des adventices. Regarder le système dans son ensemble permettra d’établir un plan de lutte contre l’enherbement en activant les bons leviers préventifs et curatifs dont on dispose à l’échelle de l’exploitation, et ainsi de contourner les phénomènes de résistances. 

Pour en savoir plus, le site du réseau R4P dédié aux résistances aux phytos : https://www.r4p-inra.fr/fr/home/



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