Pourquoi rêvons-nous d’une « recette toute faite » pour résoudre nos problèmes, et pourquoi devons nous débarrasser de cette idée pour être libre ?

Depuis que je me plonge dans les techniques d'agriculture de conservation des sols, j’ai été souvent émerveillée par la simplicité des pratiques mises en place sur les fermes des pionniers que je visitais.

Depuis que je me plonge dans les techniques d'agriculture de conservation des sols, j’ai été souvent émerveillée par la simplicité des pratiques mises en place sur les fermes des pionniers que je visitais. Non pas que je trouve que la mise en place soit simple (sinon tout le monde le ferait), mais j'ai eu souvent la sensation que les choses « fonctionnent » et « vivent ». (Ce sentiment inclus la parcelle, les plantes, le sol, et l’agriculteur)

À ça s’ajoute les faits : un itinéraire technique de blé dans une ferme qui fonctionne en ACS :

  • Pas d’insecticide
  • Quasi voir pas de fongicide (avec des mélanges)
  • Pas de phosphore ni de potasse
  • Pas de raccourciceurs
  • Régulièrement 1 apport d’azote en moins
  • Des rendements lissés et une moyenne égale à celle du secteur
  • Un taux protéique constant et excellent
  • Pas de préparation du sol

Bref, le rêve !

Alors je demande « Georges, (disons George), COMMENT TU FAIS ? »

Et là souvent, on m’explique des tas de choses sur la vie du sol, les champignons, le cycle de l’azote, la biodiversité, le regard des autres, etc.

En gros, d’un coup ça devient beaucoup plus complexe.

L’objectif de cet article est de partager ce qui pour moi participe à expliquer pourquoi le paradigme éducatif aujourd’hui nous pousse à croire qu’il existe des "recettes toutes faites" pour résoudre nos problèmes, alors même que cette croyance nous déresponsabilise et nous empêche de trouver les bonnes solutions dans un environnement complexe et instable. Et il me semble que les agriculteurs font parti des populations qui en pâtissent (dans leur entreprise et leur vie) le plus alors qu'ils sont face à des situations extrêmement complexes.

D’où vient cette croyance que les solutions toutes faites existent ?

Notre système éducatif est ancien. Il a été développé et structuré à partir du courant intellectuel des lumières, et a accompagné la révolution industrielle et l’essor des grandes économies modernes, tournées vers la croissance des productions de biens. En parallèle et logiquement, s’est développé un paradigme intellectuel qui valorise une certaine forme d’intelligence, liée à la capacité d’abstraction, de raisonner par déduction, ainsi que la connaissance des références classiques.

Ken Robinson, auteur et expert Américain sur les questions d’éducation, nous explique que nous avons perdu notre capacité à penser de façon « divergente », c’est à dire notre capacité à trouver une multitude de réponses à une question, et à penser à une multitude d’interprétations à une situation. Cette façon de penser « latérale », nous l’avons tous à la naissance, et elle disparait au fur et à mesure qu’on passe par le tunnel de la scolarité.

Or ce paradigme a atteint ses limites : nous voyons que ce mode de pensé qui segmente et spécialise ne permet plus de répondre aux enjeux actuels.

L’information transmise aux agriculteurs ces dernières décennies était linéaire, et apparemment simple. Exemple : comment faire pour augmenter mon rendement en blé ? Réponse : il faut mettre de l’azote. (attention, au bon moment !)

En plus du fait que l’objectif de produire plus est questionnable (Pour qui ? Pour quoi ?), on observe les limites de cette façon de procéder : des problèmes, de plus en plus nombreux, viennent entraver le "bon" déroulement des évènements, problèmes qu’on s’entête à vouloir résoudre de la même manière ! Alors que les problèmes viennent justement de notre solution précédente...

Dans mon exemple du blé, on atteint aujourd'hui des niveaux de charges colossaux pour causes de maladies qu'il faut traiter, de carences, d'invasions, etc. (Ravageurs —> traitement insecticide, ce qui équivaut à un problème —> une solution, alors mais en réalité le problème vient du fait que la plante est mal nourrie, sur-alimentée en azote minéral, et émet des signaux de stress qui attirent les ravageurs)

Je crois que beaucoup d’agriculteurs sont très enfoncés dans cette logique, et donc très dépendants d’une multitude de « réponses » qui semblent être des solutions. Mais je ne leur jette pas la pierre ! Tout le monde est dans ce cas là, car cette façon de penser est très ancrée en nous, et elle est maintenue par des peurs qui nous bloquent et figent nos postures.

Mais les agriculteurs sont sur le devant de la scène, qu’ils le veuillent ou non. J’ai la sensation que nous (citoyens) les critiquons/justifions en réaction à notre manque de liberté face au système qui nous a construit. Nous jetons la responsabilité sur eux, comme eux jettent la responsabilité sur nous.

Or le contraire est possible ! Je suis profondément admirative et fascinée des choix que font un grand nombre d’agriculteurs face à des situations complexes, qui ne vont pas du tout dans le sens "commun". Eux-mêmes vous diront qu’ils ne savent pas forcément si c’est la « bonne » décision, mais c’est leur choix, et ils assument. Et je crois qu’une des clefs se trouvent dans l'observation et la compréhension du problème. Car s’il n’y a pas de solution simple, il n’y a pas de problème simple non plus. Derrière un « ma plante est malade », se cache plus qu’une maladie.

Un des grands enjeux de notre époque est de réapprendre à agir face à la complexité...et dans cette transformation générale, peut-être devrait-on aller creuser du côté des agriculteurs, qui travaillent, chaque jour, avec la complexité de la nature.

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