25 ans d’analyses de sol : la preuve par l’exemple

“De la même façon qu’un pays traite ses sols, il traite ses citoyens” - Masanobu Fukuoka
“De la même façon qu’un pays traite ses sols, il traite ses citoyens” - Masanobu Fukuoka

Le lien complexe entre la santé du sol et celle des Hommes est lié très directement au carbone stocké dans les sols agricoles. Dr Catherine Jones a bien expliqué cela dans son article “Light Farming: Restoring carbon, organic nitrogen and biodiversity to agricultural soil”, dont nous vous avions déjà parlé il y a quelques semaines. Or la perte de carbone organique dans les sols est estimée à 6 millions de tonnes de carbone par an en France. ( V.Antoni, D.Arrouays, 2007). Comment stopper cet effondrement ?

Chez AgroLeague, nous sommes persuadés que les enjeux sociétaux et environnementaux liés au sol sont à raccorder aux intérêts de ceux qui cultivent, et dont l’activité économique est directement liée à la terre. C’est par eux que se fera la régénération efficace et durable des sols.

Nous travaillons donc avec des fermes qui ont réussi à être performantes, en préservant voir en régénérant leur sol. Dans cet article, l’exemple de Jean-Claude et Anthony Quilllet nous montre que des solutions existent et que les meilleurs cultivateurs français travaillent sur ces sujets.

Dans cet article, nous serons orientés résultats, et non pratiques culturales. Mais nous commençons bien là où il faut commencer : chez les pionniers des pratiques qui régénèrent les sols.

Anthony et Jean-Claude Quillet ont fait depuis 25 ans des analyses sur leurs parcelles, accompagnés d’abord par Claude Bourguignon puis Lucien Séguy. Le système cultural (rotations, couverture du sol, semis direct) qu’ils ont construit est éprouvé par le temps. Nous vous présentons ici une partie des résultats qu’ils ont obtenus en termes de qualité du sol. Le travail suivant (qui n’est pas fait dans cet article) sera de lier ces résultats excellents à leurs pratiques culturales.

1. Le taux de matière organique passe de 1 à 5% en 20 ans

Image 1 : évolution du taux de matière organique entre 1996 et 2016

Depuis 1996, des analyses de sols sont faites sur plusieurs parcelles de l’exploitation, tous les 2 à 6 ans. La courbe ci-contre (image 1) récapitule les résultats de 1996 à 2016. On voit que le taux de matière organique ne cesse de monter. En 20 ans, il est passé de 1,88 à 5%, avec une forte croissance les 6 dernières années notamment.

A ces résultats, Jean-Claude et Anthony ajoutent plusieurs observations terrains :

  • Une bien meilleure structure apparente du sol (porosité, stabilité des agrégats, présence de vers de terre) sur la parcelle, par rapport à celle voisine travaillée conventionnellement, donc le taux est à 2,6%.
  • Une meilleure réserve utile (un passage d’irrigation en moins).

Bien que ces résultats soient déjà parlants, on peut se dire que l’augmentation de la matière organique n’améliore pas la fertilité chimique du sol, car ne créé pas forcément de matière organique labile (qui nourrit directement la plante). Bien que les bénéfices sur la structure du sol soient déjà très important, à quoi sert-il de remonter le taux de matière organique si on ne nourrit pas mieux la plante ? (Pourrait-on se dire)

2. Plus de matière organique, d’accord, mais laquelle ?

Jetons un œil aux deux analyses de sols faites sur les coteaux sableux de Montlouis-sur-Loire. La première analyse (A1) est le « Témoin », faite à quelque mètre de chez Jean-Claude et Anthony (B2) sur une parcelle mitoyenne menée en conventionnel. (Travail du sol)

MO liée vs MO stable dans l’analyse A1
MO liée vs MO stable dans l’analyse B1

On voit que le taux de matière organique labile est plus important sur l’analyse A (80% contre 50% pour la B). Mais ramenée à la quantité totale de matière organique labile, on arrive à moins de 1% du sol dans l’analyse A contre 2,25% dans l’analyse B. On arrive à la même conclusion dans les sols plus argileux (30% d’argile) avec la même proportion des différentes matières organiques, mais une quantité totale de matière organique labile plus importante chez les Quillet. (1% contre 0,5%)

Les 4 analyses (2 sur les coteaux sableux, 2 dans la vallée plus limoneuse, avec à chaque fois 1 témoin “conventionnel” pris à quelques mètres) nous montrent aussi, en faveur des parcelles de la SCEA Quillet :

  • Une meilleure capacité d’échange cationique (7 fois plus important sur les sols sableux ! )
Première partie de l’analyse A1
Première partie de l’analyse B1

3. Une différence dans le taux d’argile…

Un point étonnant soulevé sur les deux parcelles de coteaux : le taux d’argile est de 0,8% dans la parcelle témoin contre 1,3%. Comment expliquer cette différence, alors qu’il s’agit à la base exactement du même sol ?

Bien qu’on ne puisse savoir la vérité, je vous partage les hypothèses que nous avons faites avec Jean-Claude et Anthony :

  • On sait que le labour détruit le complexe argilo-humique, et rend les particules fines d’argiles plus exposées à l’érosion : peut-être une partie de l’argile a-t-elle été déposée en profondeur avec l’eau d’infiltration ou emportée avec les écoulement d’eau à la surface.
  • Les racines profondes des cultures et couverts ont créé ce surplus d’argile via leur activité biologique. (Dégradation des fragments minéraux du sol pour capter les nutriments, ce qui “fabrique” de l’argile)

Quoi qu’il en soit, cette différence qui peut paraître petite permet d’augmenter la réserve utile, la fertilité du sol, et les rendements.

4. Activité biologique de 280 à 850 g/kg

Connaitre le taux matière organique n’est pas suffisante pour voir si le sol « fonctionne bien ». En effet, il se peut que la matière organique soit bloquée pour des raisons de pH, de tassement, etc. L’activité biologique permet de voir si la machine de dégradation de la matière organique est « en route », et donc de connaitre l’évolution de la fertilité d’un sol.

Pour la connaitre, on mesure la « respiration » du sol, c’est-à-dire la production de dioxyde de carbone rejeté par les micro-organismes du fait de leur activité biologique.

Ci-dessous, vous pouvez voir l’évolution de l’indice d’activité microbienne mesurée chez les Quillet depuis 1996, toujours sur la même parcelle, et à la même époque de l’année.

évolution de l’activité biologique de 1995 à 2016

On voit une croissance de l’indice à chaque mesure. Entre 2002 et 2014, le taux a quasiment doublé, passant de 400 à 750 g/kg. Aujourd’hui le taux est à 850 g/kg, ce qui se rapproche de l’activité mesurée sur un sol non cultivé (bande enherbée), mesurée à 1200 g/kg.

Pour les Quillet, il est important de suivre cette évolution, afin pouvoir creuser si elle ne croît pas parallèlement à la matière organique. A l’inverse, arrivera un moment où la matière organique arrêtera de croître. L’enjeu sera alors de rester à cet “équilibre” : l’activité biologique devra elle aussi se stabiliser.

Conclusion

Ces quelques résultats sont simples, mais sans appel. De plus, ils s’accompagnent d’économies de charges importants (plus de problèmes de fusariose sur la ferme, diminution des passages d’irrigation, des coûts de carburant, arrêts des insecticides, etc) pour des rendements équivalent au conventionnel.

La mise en place d’un système comme celui là est à la portée de chaque agriculteur qui s’intéresse à son sol. C’est un incroyable mélange d’observation, de convictions, d’action, et de risques pris. Le challenge est immense pour chaque agriculteur, car personne ne peut mieux agir qu’eux sur leur ferme et sur leur sol, en responsabilité.

“Le cultivateur a dans ses mains l’avenir du monde entier”
Masanobu Fukuoaka

Article fait en collaboration avec Anthony Quillet, Jean-Claude Quillet, Louise Fromageot et toute l’équipe d’AgroLeague

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